J’ouvre les yeux très tôt le matin, dans l’attente fébrile du moment où l’on daignera enfin allumer les projecteurs et les braquer sur moi. La lumière ne m’agresse jamais, même si tôt le matin. Au contraire, elle me révèle et me permet de me sentir vivant. Le cliquetis de l’interrupteur m’annonce le début d’échanges débordants. J’en profite pour prévenir aussitôt Monsieur Robinet : qu’il prenne garde à ses débordements ! Je suis tout propre et tout beau aujourd’hui, et bien décidé à le rester, et à briller jusqu’au soir.
Mais voilà, comme toujours, cela ne dure pas bien longtemps. Afin de se réveiller plus facilement, et avant même de me saluer, Mathilda s’asperge le visage d’eau, dont quelques gouttes glaciales viennent glisser le long de ma paroi si lisse. Les premières paroles qu’elle m’adresse ne sont guère agréables, mais ainsi soit-il, j’ai l’habitude que l’on me crie dessus.
Mon apparence est dure, mais je suis une véritable éponge ! Toutes les émotions me traversent, j’ai une sensibilité très aiguisée (je sais, je sais, cela n’est pas flatteur pour ma virilité!). Et, au fil du temps et des éclats (de voix, de colère, de tristesse), je me brise un peu plus. Toutes mes petites blessures physiques sont autant de failles psychologiques. Parfois, en proie au désespoir le plus total, je n’ai plus qu’une seule envie : que l’on me décroche du mur et qu’on me laisse finir mes vieux jours, en paix, au grenier ! Mais très vite je me reprends – oui je sais me montrer résilient. Et je repense à ma fonction première : réceptacle du paraître.
Et je la vois, Mathilda, m’adresser son plus beau sourire, en joie, après s’être refait une beauté. Et mon âme toute entière s’illumine. J’attendrai toute la journée son retour. Je suis satisfait quand de son reflet elle est comblée.
Aujourd’hui, je ne vis que pour elle ; pour qu’elle se voie comme je la vois : infiniment belle. Et pour que, de sa douce voix, elle continue de me bercer.
Je suis aussi le réceptacle de son être et de ses secrets, et cela, pour l’éternité.

Laisser un commentaire