J’ai toujours été à l’écart, même quand je marchais au sein d’un groupe, craignant de déranger le monde en y prenant simplement place. Je vis dans les interstices de la ville. Personne ne me voit vraiment, et pourtant je suis bien présent : sur un banc très souvent. On me croise sans me voir, comme si je n’étais qu’un détail du décor urbain. Si je tends une main, on me regarde avec dédain, et je lis dans leurs pensées : « tu as choisi ton destin ». Et pourtant, la solitude s’est imposée à moi lentement, avec le temps, au gré des déceptions et d’une certaine malédiction. Je ne m’apitoies pas sur mon sort, car au fond je ne suis pas malheureux – ou alors je le suis depuis si longtemps que j’en ai oublié le véritable sens. Je regarde les autres vivre avec une certaine distance nostalgique. Ils vont, ils viennent, ils se rejoignent, ils attendent quelqu’un ou ils sont attendus. Pas moi. Et au fond de mon âme marginale persiste ce fébrile espoir que quelqu’un me remarquerait enfin, et qu’il m’attendrait, le lendemain. Et je ne parle pas des bénévoles qui nous attendent dans les hébergements d’urgence pour nous offrir un café, quelques denrées et du réconfort, juste le temps d’une nuit. Je veux que ce quelqu’un m’attende pour partager un moment heureux, pour me raconter sa journée des étoiles dans les yeux.

Pour que ce vœu pieu se réalise, je dois prendre soin de moi. Alors aujourd’hui, comme quelques rares autres fois, je vais dans une cabine d’essayage d’un magasin enfiler une tenue neuve – j’ai pris soin de retirer les antivols. Et je laisse mon ancienne tenue, sale, en boule sur le sol. Comme si j’abandonnais avec elle mon ancienne vie, mon passé hasardeux. Le tissu neuf glisse sur ma peau comme une promesse. Je sors de l’espace d’essayage et arrive à la sortie du magasin; mon regard croise le sien : yeux malicieux et assassins, petit rictus de satisfaction au coin des lèvres. Aujourd’hui j’étais attendu. Le tagatactique du gendarme, c’est d’être toujours là quand on ne l’attend pas!

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