“Ce qui ne me tue pas me rend plus fort”. Ce mantra de la résilience s’est imposé à moi avec virulence et arrogance. Pour Nietzsche, qui est à l’origine de ces mots, la souffrance n’était pas un simple obstacle à surmonter, mais une opportunité de se dépasser et de se renforcer. Ma propre histoire en atteste, tout en en dévoilant les limites les plus intimes.
Lorsque je songe aujourd’hui à un bonheur né de la douleur, l’image qui surgit aussitôt est celle de la naissance de mon fils, Nathanaël. En vérité, n’est-ce pas là l’essence même d’enfanter ? Donner le jour, souvent dans l’épreuve — un acte de lumière né de la douleur du corps. Les premières larmes d’une mère sont un alliage étrange de douceur et de souffrance. Et très vite, à cette émotion première succède une responsabilité vertigineuse : celle de veiller sur une vie qui tient désormais entre nos mains. Mais cette enfance, qui devrait être synonyme d’insouciance et de rires légers, peut être brutalement suspendue lorsque la maladie vient rompre la danse naïve de la vie.
La veille de ses quatre ans, un cancer agressif a été diagnostiqué chez mon fils. À cet instant précis, j’ai compris que celui à qui j’avais donné la vie pouvait en sortir sans préavis. Sa présence, qui m’avait toujours semblé une évidence, devenait soudain fragile, vulnérable, menacée. Adversaire peu débonnaire, ce crabe nous a donné du fil à retordre à bien des égards ! Les médecins ont tenté d’apaiser ma culpabilité : j’avais donné la vie, pas la maladie, disaient-ils. Mais mon cœur, lui, demeurait meurtri. Je ne pouvais plus protéger mon petit comme une mère le souhaite instinctivement; je devais désormais m’en remettre à sa chimiothérapie. Sous sa peau on a glissé un petit boîtier, le Port-à-Cath (PAC), relié à un cathéter qui s’étend jusqu’à une grande veine près du cœur. Pendant dix-huit mois, son existence s’est accordée au rythme implacable des hospitalisations puis des convalescences à la maison. Les chances qu’il s’en sorte étaient faibles initialement, et pourtant, grâce à ses traitements, il en est ressorti vivant. Certains diraient : plus fort. Cette épreuve a, sans conteste, opéré une forme de sublimation dans notre relation : une transformation soudaine, un mouvement vers le haut, comme si l’amour, mis au pied du mur, découvrait une nouvelle intensité. Le lien mère-fils a été renforcé, mais cette sublimation comporte aussi sa part d’ombre : elle s’accompagne d’une altération. Lui comme moi vivons plus fort, mais nous sommes aussi abîmés. Les cicatrices ne sont pas qu’une affaire de peau. Elles logent dans nos mémoires, dans nos peurs et dans cette angoisse qui parfois revient hanter l’aube.
La véritable force aura été là : reconnaître nos fragilités, accueillir nos émotions même les moins agréables, et tenter de les partager, de mieux nous dire.
Alors que j’écris ces lignes, mon fils est en rémission. On vient de lui retirer son PAC. Ce fil coupé, il renait. Cette renaissance est la marque d’une nouvelle vie sans traitement. Il n’est pas encore guéri (il faudra attendre cinq ans pour prononcer ce mot sans trembler) mais aujourd’hui, je ne ressens qu’une immense gratitude envers la vie.

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