Elle n’avait remarqué cet homme qu’au dernier moment. Son casque de musique sur les oreilles, scrollant sur son écran de téléphone. Les portes de l’ascenseur se refermaient déjà lorsque ses mains s’étaient glissées entre elles, les forçant à se rouvrir. D’un réflexe banal et dans un geste quasi automatique, elle s’était décalée pour le laisser entrer, sans lever les yeux, par politesse. Puis les portes s’étaient refermées brutalement, elle retira son casque pour s’assurer que l’ascenseur démarrait bien , que tout était normal. Il n’y avait que sept étages à monter. Elle fixa le cadran lumineux qui affichait bien le numéro un; ils étaient en route. Mais le silence était pesant. Quelque chose s’était tendu dans l’atmosphère. Elle sentit son regard, insistant et oppressant, avant même de le voir. Elle fixa les chiffres lumineux deux, trois… le miroir de l’ascenseur lui révéla l’impensable : derrière elle, son reflet, à lui. Trop proche, les yeux fixés sur elle. Elle espérait se tromper, mais non, c’était bien lui.

Son cœur s’accéléra, mais son esprit tentait de la raisonner : elle était en proie à de la pure paranoïa. Elle appuya de détresser sur un bouton afin de pouvoir s’arrêter rapidement. Créer un arrêt, une possibilité d’échapper à ce cauchemar. Elle le vit bouger. Dans cet espace confiné et trop étroit, c’était déjà trop. Elle manqua d’air. « Vous descendez où » lui demanda-t-il comme si tout était normal, d’une voix posée et calme. Sa gorge nouée, elle mit un certain instant à lui répondre : « au sixième » mentait elle, la gorge sèche. Le numéro cinq s’affichait en rouge. Elle allait enfin être libérée de cette cage quand l’ascenseur s’était bloqué dans un grincement sec. Ils étaient seuls et coincés.

Il la fixait toujours « ça arrive parfois » dit-il doucement, presque en chuchotant.

Son corps à elle était en alerte et chaque détail de l’agression lui revenait en tête. Elle appuya sur le bouton de l’alarme, plusieurs fois d’affilée. « Faut juste attendre » répétait il, comme un disque rayé, comme le film d’horreur qui se rejouait dans sa tête, à elle. La peur qui l’avait envahie se transformait subrepticement à l’entente de ces mots. « Je ne vais pas attendre sans rien faire. Elle regardait ses mains, son sac en bandoulière. Elle réfléchissait et évaluait la distance qui la séparait de lui.

Son cœur battait encore plus fort mais son esprit paradoxalement » se calmait. Une décision. Abrupte et irréversible. « Je vais le tuer ». La pensée s’imposa à elle, et elle l’accueillait. C’était le moment ou jamais. Elle mit sa main dans son sac pour attraper son couteau suisse. Elle se tourna d’un coup. Un gros choc. Un bruit violent. Puis une lumière forte et les portes qui s’ouvrent.

« Vous êtes coincés? » la voix du technicien résonnait. Le temps s’était fissuré. Elle resta figée à quelques centimètres de l’autre. De cet homme qui l’avait agressée quelques mois plus tôt. L’ouvrier lui demanda : »ça va madame? » Elle recula en répondant « oui, oui, merci ça va ».

Elle sortit sans se retourner mais en passant devant le technicien elle sentait encore ses mains trembler. De peur, mais pas que. Autre chose s’était passé. La frontière qu’elle avait frôlée, le contrôle qu’elle avait perdu ou alors au contraire retrouvé? Elle poursuivit son chemin vers le septième étage en empruntant les escaliers, l’esprit encore tout chamboulé, avec une impression étrange de ne plus savoir qui elle était vraiment.

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