Aujourd’hui Mariette est morte. Elle a été retrouvée inconsciente dans sa cave. Négociante en champagne, elle avait la descente facile, comme on dit. Elle était connue et reconnue dans tout le quartier pour cette caractéristique. Elle mangeait liquide, si bien qu’elle avait la peau sur les os. Mon Dieu, les vers de terre n’auront pas grand-chose à se mettre sous la dent, pensai-je. La pauvre, j’en suis bouleversée. Nous étions voisines depuis si longtemps. Presque vingt ans. Nous avions dépassé le stade du voisinage, nous étions devenues amies. Elle se confiait beaucoup à moi lors de nos après-midi thé et ragots de quartier. La cessation de son activité, simultanée au départ de ses enfants, l’avait rendue très seule et malheureuse. Contrairement à Jean, son époux, qui était resté très actif même à la retraite (connu dans tous les clubs du quartier : club de boules, tennis club, etc.), elle restait de plus en plus cloîtrée dans sa maison, sombrant dans une profonde dépression. Nos après-midis ensemble s’étaient raréfiés, elle déclinait mes invitations et j’entendais quotidiennement le son des verres cassés au fond du container dédié. J’imaginais combien sa journée avait dû être alcoolisée. Le réconfort de la bouteille, j’ai connu cela lors de mon divorce, alors je ne pouvais que la comprendre. Les autres voisines à qui j’en parlais, car je voulais sauver mon amie, être cette main tendue qui la ferait sortir de son marasme psychique, me disaient de laisser tomber : elle avait toujours été alcoolique, rien ne pourrait en changer. Vive la sororité et la solidarité de quartier, me dis-je… Les derniers temps avant son enfermement total, elle ne sortait jamais seule. Je la voyais dans le jardin au bras de Jean, lui si patient et souriant, lui montrant leur potager, lui cueillant de jolies marguerites. Il l’aimait tellement. Il voulait qu’elle guérisse, il nous le disait tout le temps. Il ne l’aura pas laissée tomber, jusqu’au bout. C’est une belle preuve d’amour dans un mariage : être là et le rester même quand l’autre ne va pas. Hier, la veille de sa mort, je l’avais aperçue à sa fenêtre, j’avais crié son prénom pour qu’elle me réponde en retour ; au lieu de quoi, elle avait fait un mouvement vers la fenêtre puis avait brusquement reculé et fermé le rideau. Rideau baissé. Fin de scène. Fin de vie. Je restais figée devant cette fenêtre fermée lorsque l’on sonna chez moi. C’était Jean. Il avait les traits tirés et semblait abattu par le chagrin. Il me dit : « Tu savais combien elle souffrait… » Il essuya une larme, renifla et me dit en se jetant dans mes bras : « Elle me parlait tout le temps de toi ! » Je l’invitais à rentrer et à s’installer pour boire un thé en hommage à Mariette. On ne vit pas le temps passer et on discuta des heures. Il devenait presque charmeur au fil des mots. Je me dis qu’il devait tellement culpabiliser de ne pas avoir réussi à la sauver. Il devait être si triste. Il effleura ma main. Ce geste n’était pas déplacé, tentai-je de me rassurer. C’était celui d’un veuf éploré qui cherchait un peu de réconfort. Mais alors que nous discutions des dernières habitudes de sa défunte femme, un détail me troubla : il dit qu’elle restait enfermée et n’arrosait même plus leur rosier. Or, maintenant qu’il l’évoquait, je me souvenais l’avoir vue le faire hier, et lorsqu’elle m’avait aperçue, elle était rentrée précipitamment en me murmurant quelque chose que je n’avais pas saisi. Pourquoi Jean me mentait-il sur un détail si insignifiant, qui était une habitude très importante pour mon amie… ?

Tous les jours qui suivirent, Jean revenait très (trop !) régulièrement. Quasi quotidiennement. Et quand il n’était pas à ma porte, il était derrière sa fenêtre, à me regarder. Et si, par hasard, nos regards se croisaient, il me faisait un clin d’œil et m’adressait son plus large sourire. J’avais l’impression qu’il me draguait. Ce n’était pas qu’une impression. Il était charmeur, il l’avait toujours été, mais je me refusais à y prêter attention, c’était mon voisin, et le mari de mon amie. Il m’offrait de jolies attentions : des petites fleurs de son jardin, une confiture qu’il avait faite. Je dois avouer que cela me plaisait, cela venait rompre ma propre solitude, même si je me disais qu’il tournait bien facilement la page de son histoire avec Mariette. Le déclic a été ce jour où il m’apporta une rose, du rosier si cher à mon amie. Lorsqu’il me la tendit, ce fut comme un électrochoc. La scène de la veille de sa mort me revint en tête. Elle m’avait murmuré : « Aide-moi. » Je revoyais ses lèvres bouger. Comment avais-je pu l’ignorer et passer à côté ? Je me rendis alors tout de suite compte qu’il n’était pas seulement dragueur, il était carrément un harceleur, et après sa femme, c’était moi ! Il pense que je suis au courant de quelque chose, forcément, comme on se voyait souvent. Mon cœur s’emballe. Je panique, et dans la précipitation, en m’emparant de la rose, une épine fait saigner mon doigt. Je le remercie en devenant de la même couleur que la fleur et je prétexte un rendez-vous médical pour pouvoir le congédier. Je referme la porte à double tour : dans toutes les discussions, lorsqu’il venait me parler, il tentait de vérifier ce que je savais. Il la séquestrait. Le Jean qui lui tenait le bras dans le jardin n’était pas le parfait amant, le mari idéal, non, il était son bourreau. Lorsque je l’avais aperçue à sa fenêtre, le geste qu’elle avait fait avant de reculer brusquement : la fenêtre devait être verrouillée depuis l’intérieur. Tout était désormais clair dans mon esprit : il l’avait tuée pour en être débarrassé, il avait fait croire à tout le monde qu’elle était alcoolique et en dépression, alors que tout cela ne devait être que mensonge, comme lui. S’il se doute que je le suspecte, je cours un grave danger… Alors je me dis que je vais entrer dans son jeu dangereux de séduction. Et lui montrer que moi non plus, je ne suis pas celle qu’il pense…

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