Homme en costume face à une voyante

Luc est un homme d’affaires parisien dont le quotidien est rythmé par ses nombreux dossiers à traiter, ses allers-retours à la salle de sport pour décompresser, et ses courses effrénées dans les dédales du métro pour ne jamais arriver en retard. Divorcé, il ne s’est pas battu pour obtenir la garde de son fils Noa. Quel temps perdu que de s’occuper d’un bambin qui se plaint, a tout le temps faim, bref qui ne vous permet pas d’avancer. Mais aujourd’hui il n’a pas le choix, il doit l’amener au cirque. Il se dit qu’il pourra toujours traiter quelques mails pendant que Noa sera subjugué par des pitres qui sautent sur des chevaux. Lui il a des clients qui n’attendent pas !

Dans la queue devant le chapiteau il croit rêver en apercevant une roulotte sur laquelle une pancarte affiche « VOYANCE GRATUITE ». Il rit seul en repensant au fil de « Madame IRMA » avec Didier BOURDON. Encore une arnaque pour gens vulnérables. Avec toutes les mères au foyer qui traînent ici aujourd’hui, c’est astucieux de s’y être installé pense-t-il. En passant devant, une main aux longs ongles rouges lui attrape le bras et le tire à l’intérieur de l’habitat de fortune. Il entend bien riposter et ressortir immédiatement mais la musique d’ambiance et le sourire envoûtant de cette diseuse de bonne aventure le retiennent malgré lui. Après tout, la file d’attente est encore longue dehors et Noa a rencontré un copain d’école avec qui il discute. Il pourrait bien tester Irma avec des questions professionnelles pour lesquelles il a déjà les réponses. Elle a les yeux d’un vert profond qui vous ferait perdre la raison… Elle tire trois cartes de tarot puis s’arrête net. Luc, qui n’est pas du tout à l’aise avec ce type d’expérience mystique sort l’humour comme arme d’attaque. « Ne me dites pas que je vais perdre des clients, c’est tout le contraire en ce moment ! ». Avec un léger accent forcé, elle lui répond froidement : « C’est la vie que vous allez perdre. Il ne vous reste que 24 h. » Il ne rit plus du tout et sort en claquant la porte.

Ils entrent dans le chapiteau. Le spectacle commence, mais il ne le voit pas. Sur la piste les acrobates s’élancent, les clowns trébuchent et Luc calcule : il compte le temps qui lui reste. L’écran de son téléphone s’éclaire sans cesse : appels, notifications, il n’ouvre rien.

« Papa regarde ! Le monsieur il tient 4 filles sur ses épaules »

Oui oui je vois répond Luc. Mais c’est faux. Noa, du haut de ses huit ans est déjà expert en père absent. Il est habitué, il se tourne vers lui et remarque que son père n’a pas son smartphone dans la main. Il est posé sur le genou face contre l’écran. Il y a du progrès se dit l’enfant, pas mécontent tout en applaudissant.

Après le cirque, à la nuit tombée il dépose Noa devant l’immeuble de son ex. D’ordinaire ils échangent un check, un « à dimanche ». Cette fois Luc se surprend à s’accroupir et à étreindre fortement son fils contre lui. Trop fort, trop longtemps. Il sent l’odeur de la barbe à papa sur son tee-shirt, il sent ses poumons respirer contre sa poitrine, et il a envie de retenir tout cela dans ses bras.

« Papa, tu m’écrases ». Il desserre l’étreinte. Il aperçoit son ex qui les observe derrière la fenêtre, le regard interrogateur, presque inquiet. Il articule : à dimanche. La porte se referme. Il reste là, sur le trottoir, avec le sentiment très net d’avoir fait un adieu.

Il se sent ridicule en remontant dans sa voiture. Lui qui ne croit qu’aux chiffres ne va pas se laisser berner par une veille sorcière. Pourtant il a les mains moites et son cerveau a pris les commandes : fais quelque chose du temps qu’il te reste.

Le téléphone vibre sur le siège passager. Un client. Il raccroche. Quelques secondes plus tard, un associé. Il raccroche. Le nom de sa propre assistante s’affiche, et il reste un moment à fixer l’écran, puis le retourne. À quoi bon répondre ? À quoi bon sauver un contrat alors qu’il n’aura pas le temps de le voir signé ?

C’est vertigineux. Pour la première fois depuis vingt ans, il n’a rien à contrôler. Pas de planning, pas de réunion, pas de lendemain. Juste une envie absurde de se sentir vivant. Mais vivant comment ? Il ne sait pas. Personne ne le lui a jamais appris. Il a appris à être performant.

Il va à Pigalle dans un bar au hasard. Il commande des verres qu’il boit d’un trait. À force d’alcool il parle à un inconnu qui le conduit dans les toilettes et lui propose de consommer de la drogue. Il ne l’a jamais fait. Il accepte. Il retourne dans la salle, le monde s’élargit d’un coup, les sons sont prenants et se dilatent, les couleurs jaillissent. Il rit. Il se sent vivant. La musique tape dans sa poitrine, il ressent tout plus fort. Les visages se déforment. Quelqu’un lui tend un autre verre. Il croit voir, au fond du bar, une silhouette en foulard qui le regarde. « Oh, Irma ». Il lève la main pour la saluer.

Puis plus rien. Le noir.

Un son strident. Aigu et insistant, comme une alarme qu’on aurait oublié d’éteindre.

C’est donc ça. Le bruit de l’après.

Il ouvre les yeux. Un plafond blanc, un tuyau dans le bras. Sur sa gauche, un moniteur bipe au rythme de son cœur. Un cœur qui bat. Obstinément.

Une infirmière entre, tire les rideaux, et le jour se déverse dans la chambre.

-Ah, vous voilà. Vous nous avez fait peur, monsieur. On vous a ramassé hier soir devant un bar, vous étiez dans un sale état. Mais tout va bien. Vous n’avez rien de grave, il faut juste vous reposer.

Il la regarde sans comprendre. Hier soir. Donc aujourd’hui…

Jeudi, le lendemain. On est jeudi et il est encore là. Il éclate de rire, un rire douloureux, qui lui fait mal à la tête. L’infirmière lui jette un regard perplexe. Il rit de la voyante, de sa propre bêtise, de la nuit qu’il vient de brûler, de ce costume froissé qu’on avait plié sur la chaise. Et puis le rire se brise, et il pleure un peu, sans honte, seul dans la clarté du matin.

Sur la table de chevet, son téléphone clignote : 47 appels manqués. Il ne le prend pas tout de suite. Il reste un moment à fixer le mur, à écouter son propre cœur battre. Une nuit hors de sa vie, qui lui aura au moins appris une chose : il n’avait jamais su ce que valait vraiment le temps. En reprenant son téléphone il appelle son ex, il veut entendre Noa.

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